Le Cambodge. Un pays où vos émotions décident de faire un tour sur des montagnes russes, un vrai crève cœur. Il est impossible, aussi insensible et blasé que vous pouvez être de ne pas être bouleversé par ce pays. Son histoire est une des plus horribles qui existe, rejoignant tristement la liste des grands crimes contre l’humanité tels que la Shoah ou le génocide du Rwanda.
Le Cambodge a en effet été victime d’un des régimes communistes les plus extrémistes et les plus violents qui n’aie jamais existé. Entre 1975 et 1979, un parti révolutionnaire et communiste prénommé « les khmers rouges » prend le pouvoir sous l’autorité de leur chef, Pol Pot. Ils instaurent alors ce qu’ils appelleront le Kampuchéa Démocratique et jamais une démocratie n’aura aussi mal porté son nom.
1953, fin de l’Indochine. Le roi Sihanouk est aux commandes pendant que chez son voisin au Vietnam, la guerre contre les américains bat son plein. Dans un contexte de bons rapports imprégnés d’idéologie communiste Sihanouk propose au Vietnam de l’aider à se défendre en leur ouvrant les frontières du nord, permettant ainsi aux troupes vietnamiennes d’atteindre le sud de leur pays en passant par la Cambodge, évitant ainsi les troupes américaines. Peu de temps après, le verdict tombe : bombardement du Cambodge par les Américains. La guerre du Vietnam se propage au Cambodge. La mise en danger du pays par la politique conjointe antiaméricaine du Vietnam et du Cambodge alimente les mouvements d’opposition. Au sein du pays complotent des impérialistes ne partageant pas la vision gauchiste de Sihanouk et de ses amis vietnamiens, parmi lesquels des membres de l’armée.1970 : coup d’état au Cambodge, le général Lon Nol, appuyé par les américains, prend le pouvoir. Le régime s’avèrera élitiste et corrompu. Pendant ce temps, le prince Sihanouk est en exil chez d’autres amis communistes, qui, eux, avaient déjà fait leur révolution et sont devenus pros en la matière, les Chinois.
Les Khmers Rouges sauront profiter de cette situation complexe et déstabilisante pour faire avancer leurs pions et prendre de l’ampleur. Ce groupuscule de Cambodgiens dont les têtes pensantes, Pol Pot et les siens, furent formés tout d’abord en France à la Sorbonne et au Parti Communiste Français, puis entre 1960 et 1970 au Vietnam, pour le côté disons plus pratique des choses. Les Khmers Rouges n’étaient que 2000 dans les années 70, mais ils firent une alliance avec le prince Sihanouk à Pékin. Ce dernier, bafoué par le coup d’Etat de Lon Nol et prêt à tout pour le renverser à son tour, défendit leur combat lors d’un discours et conforta ainsi leur légitimité. Les Khmers Rouges se retrouvent donc avec tout le clan Sihanouk et entre 1970 et 1975, ils constituent discrètement leur armée et gagnent des territoires progressivement dans les zones rurales.
1975 : les Khmers Rouges s’emparent de la capitale, Phnom Penh. La population les accueille comme une libération, avec l’espoir de retrouver une situation indépendante des Américains ainsi qu’une politique plus juste pour les plus démunis. Ils voient aussi derrière cette prise des Khmers Rouges le retour probable de leur roi. Ayant chassé Lon Nol, ami des américains, du pouvoir, les Khmers Rouges demandent à tous les habitants de Phnom Penh d’évacuer la ville pendant 3 jours en raison de bombardements américains imminents.
Sauf qu’il n y a pas de bombardements américains de prévu, et que cette initiative est la première qui obéit à l’idéologie du régime du Kampuchéa Démocratique : vider les villes. Pour les Khmers Rouges, les villes ne sont pas facilement contrôlables du à une concentration d’habitants trop importante, et des groupuscules d’opposition au régime communiste peuvent facilement se former et échapper à leur contrôle. De plus, tout le monde est tenu de participer à la reconstruction du pays sur une nouvelle base, totalement agraire. En résumé, tout le monde doit devenir paysan. Ils sépareront la population en deux : les anciens, population paysanne et rurale, et les nouveaux, population qui arrive des villes, et donc qui sera traitée plus durement. Ils doivent perdre toutes leurs valeurs urbaines, jugées malsaines par le régime. La première phase du régime consiste en effet à la phase de purification, qui peut prendre selon les personnes un à deux ans, s’ils y survivent. Cette purification consiste à vivre en cultivant sa propre récolte dans des camps, à se libérer de toute croyance religieuse, de toute source de savoir, et même de sentiments et d’affection pour ses amis ou sa famille. Les Khmers Rouges veulent que les Cambodgiens vivent tous comme des frères, autosuffisants, sans aucune dépendance extérieure sans aucun comportement matérialiste, sans aucune ville, sans aucune monnaie ni commerce, de la manière la plus simple et la plus égale possible. Ils détruisent ainsi les temples, les écoles, les hôpitaux. Ils saisissent tous les livres et tout l’argent dont disposent les gens, au gré de fouilles, et les déchirent puis les brûlent. Toute la vie se réorganise donc dans des camps dispersés dans tout le pays, les nouveaux sont hébergés chez des paysans ou dans des cabanes qu’ils construisent eux mêmes.
Pendant ces quatre années, les Cambodgiens travailleront dans les champs, 9 heures par jour, homme femme comme enfant, tous séparés, avec deux repas par jour correspondant selon les endroits et les moments à entre 30 et 70g de riz par jour par personne. Les gens ne tiennent pas et dès la première année, les décès se succèdent. Malnutrition principalement, morts de faim ou d’épidémie. Le paludisme sévit, la typhoïde également et même si des hôpitaux sont mis en place la deuxième année, il n y a plus de docteurs et pas de médicaments. Les hôpitaux consistent en un endroit ou les gens sont mis pour éviter de contaminer les autres et pour mourir à petit feu. Les docteurs, comme les professeurs, les avocats, les fonctionnaires de l’ancien régime, les rebelles au nouveau système mis en place, tous sont tués. Cela fait partie de la purification de la société et comme disaient certains hauts cadres Khmers Rouges, « il vaut mieux un Cambodge peu peuplé qu’un pays plein d’incapables ».
Nous visiterons deux camps Khmers Rouges à Phnom Penh. Le premier sera S21, un camp dans lequel étaient envoyés les fonctionnaires et personnes lettrées. Ce camp est une ancienne école dans laquelle les Khmers Rouges ont construit des murs de brique dans des classes constituant ainsi des cellules de 1 à 2 mètres carrés dans lesquelles étaient emprisonnés, attachés et numérotés 2 à 3 personnes. Des barbelés autour empêchaient les prisonniers de se suicider. Les prisonniers y étaient battus, au marteau, au fouet, emmenés dans des salles avec des lits en fer auxquels ils étaient attachés puis torturés. Ils étaient aussi parfois pendus à l’envers puis on leur mettait leur tête dans de l’eau puante pour les maintenir éveillés. Pour montrer à leurs supérieurs qu’ils respectaient bien les instructions les photos des détenus leur étaient envoyées. C’est ainsi que les photos de toutes les personnes mortes dans ce camp, se retrouvent aujourd’hui exposées au rez de chaussée de l’école, dans plusieurs classes, sur de nombreux panneaux (cf dans album Cambodge à venir photo de portraits en noir et blanc). En tout 15 000 personnes y résideront sans y survivre, parmi lesquels des bébés et des enfants. En effet, les Khmers rouges éliminaient aussi les enfants pour éviter toute vengeance plus tard.
Nous visiterons ensuite les Killing Fields, où étaient souvent envoyés les prisonniers du S21 pour y être tués. Les Khmers Rouges n’utilisaient pas de balles, pour économiser les munitions ainsi que pour éviter le bruit. Les gens y étaient donc battus à mort. Les fosses découvertes jusqu’à maintenant contiennent environ 8000 squelettes, et la moitié du camp n’a pas encore été déterrée. Un des arbres était appelé l’arbre magique car des baffles y étaient installées, d’où provenait de la musique forte pour étouffer les cris des malheureux. Un autre arbre consistait à prendre les bébés par les pieds et à les smasher contre le tronc, selon les confessions de plusieurs responsables Khmers Rouges.
Pendant la visite des Killing Fields et du S21, on n’entend pas un bruit, les visiteurs osent à peine sortir leur appareil photo, certains s’assoient pour reprendre leurs esprits et des panneaux indiquent qu’il est interdit de rire par respect pour les victimes. Le soir nous serons tellement choqués et attristés par ce qu’ont vécu ces personnes que nous irons boire un verre pour nous changer les idées. Mélange avec mon médicament pour le paludisme ou trop perturbée par ces images, je ne fermerai pas l’œil et serai malade toute la nuit. J’ai l’impression d’avoir vu des endroits pour films d’horreur sauf que la c’est la réalité et je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’ont vécu ces hommes, mères et enfants.
Lors de notre séjour, ce régime, qui tombera en 1979 avec l’invasion des Vietnamiens, aura laissé des traces partout, puisque pas une personne au Cambodge n’a pas des parents ou grands parents qui ont vécu ou péri pendant ces années. En effet, on estimera à environ 2 millions de morts le nombre de victimes, soit presque un tiers de la population cambodgienne de l’époque. La majorité mourra de malnutrition car si la tête pensante du régime des Khmers Rouges, appelée l’Angkar, était lettrée, la majorité des responsables de camps ou de soldats avaient moins de 20 ans et étaient illettrés. Ils useront et abuseront de leur pouvoir nouvellement acquis, considèreront l’Angkar comme un être suprême presque abstrait, et, endoctrinés par ces propos communistes, tueront pour n’importe quel prétexte et de n’importe quelle façon les gens, que ce soit parce qu’ils ont élevé la voix ou parce qu’ils ont eu une fois dans leur vie une responsabilité. Ceci sera la principale source de déviance du régime Khmer Rouge, car si les instructions de torturer et tuer toute personne ayant un lien avec l’ancien régime de Lol Not ou les cadres instruits venait d’en haut, les abus pratiqués au sein des camps eux étaient totalement hors de contrôle. Aussi, les responsables des camps n’avaient aucun savoir en matière de production de culture et d’irrigation et c’est précisément ce qui amena à une production mal régie et à une malnutrition aussi importante, cause principale de mort pendant ces années.
Nous discuterons avec différentes personnes sur ce sujet. Un chauffeur de tuktuk nous dira que ses grand parents, qui étaient docteurs, ont été enlevés et tués par les Khmers Rouges tandis que ses parents, enseignants, ont réussi à s’échapper avec lui, alors âgé de un an, au Vietnam. Un autre nous dira que ses parents n’étaient pas des gens instruits et donc n’ont pas été tués mais ont eu une vie très difficile car ils ont beaucoup souffert des maladies et de la faim. Pour lui et ses parents, les Khmers Rouges étaient des fous. Un autre encore nous dit qu’il a été séparé de ses parents, qu’il a réussi à retrouver son père mais n’a été jamais su ce qu’était devenue sa mère jusqu’à aujourd’hui. Nous discuterons aussi avec des « négationnistes » c'est-à-dire avec un touriste italien et un cambodgien d’un certain âge et surtout d’une certaine prestance (il rencontrera pendant notre discussion le sous secrétaire d’état) qui lui nous dira qu’il est ami avec beaucoup de Khmers Rouges, que beaucoup de choses sont exagérées, que le S21 avait été crée pour les Khmers Rouges eux même et que en tout il ne doit y avoir eu que 300 000 morts. Ce monsieur, qui parlait un français parfait, a quitté le Cambodge en 1973, soit deux ans avant l’instauration du Kampuchéa Démocratique, à l’âge de 17 ans. Le touriste italien quant à lui me dit qu’il est impossible d’établir un régime communiste sans tuer toute source de rébellion, de capitalisme, sans séparer les parents des enfants, et purifier la société, que tous les grands régimes communistes ont du passer à travers cette étape et que c’est un mal nécessaire. Pour lui, il considère que les tueries de la mise en place d’un système communiste sont bien moins néfastes que le mal que fait le système capitaliste à une société en tuant toutes ses valeurs.
Dans un autre registre nous rencontrerons dans son hôtel un français installé au Cambodge depuis 17 ans, arrivé en 1992 avec l’ONU en tant que casque bleu parachutiste et qui nous dira préférer largement le Cambodge d’avant, communiste et en temps de guerre que maintenant. Il avait même crée il y a 15 ans une association avec ses amis appelée « profitez de la guerre, car la paix sera terrible ». Nous attribuerons ses propos plus à des envies aventurières et individualistes à prendre au deuxième degré que de véritables opinions politiques. Nous rencontrerons aussi deux autres femmes cambodgiennes, toutes deux installées en France, et parties également en 1972 du Cambodge, toutes deux avec de terribles souvenirs de cette époque. L’une d’entre elle me confiera même préférer aller séjournée en Thaïlande car pour elle, dont toute la famille a été décapitée, il lui est très très dur de revenir au Cambodge et elle ne s’y sent pas du tout à l’aise. Elle me confiera ne même pas être capable de regarder la décoration composée de haches et d’épées que notre ami parachutiste avait fièrement accroché sur le mur.
Le plus incroyable est que tous ces anciens Khmers Rouges responsables de tant d’atrocités sont encore, la libres et parmi la population cambodgienne. Nous en avons d’ailleurs surement croisé, sans le savoir. Au niveau politique, on trouve une des jolies limites de l’ONU. En effet, l’ONU gardera comme représentant du Cambodge au sein de son organisation un Khmer Rouge jusqu’en 1992. Elle ira même jusqu’à venir installer un gouvernement provisoire en 1992 au Cambodge et finira au bout d’un an par établir une alliance avec les Khmers Rouges. L’ONU prendra 25 ans pour accepter de juger ce crime contre l’humanité, qu’elle n’appellera pas génocide car ne correspondant pas à un massacre d’une population en raison de ses origines religieuses, ethniques ou sociales. Les cambodgiens , lésés par cette injustice devront taper du pied, ainsi que des responsables d’organisations de défense des droits de l’hommes insister pour que les responsables du Kampuchéa Démocratique soient enfin jugés si bien qu’aujourd’hui, lorsque j’achète le journal au Cambodge les gros titres sont les jugements des responsables Khmers Rouges, alors que nous sommes 30 ans plus tard.
La raison à tout cela est très simple, à l’ONU la voix des Etats Unis est prédominante, et le Cambodge a été « libéré » en 1979 par leur ennemi numéro 1 de l’époque, le Vietnam. De nombreuses puissances, dont la France, reconnaitront et soutiendront le régime du Kampuchéa Démocratique pendant les premières années, avant que de nombreux rescapés ne viennent révéler l’horreur de ce régime et n’ouvrent les yeux à l’occident. Seule l’ONU fera semblant de ne rien voir, constatant trop tard l’ampleur du massacre et étant engagée politiquement auprès des Khmers Rouges, ne voudra pas faire marche arrière et perdre de sa crédibilité.
Le premier ministre et principal dirigeant du Cambodge aujourd’hui, Hun Sen, est un ancien Khmer Rouge.
Derniers Commentaires